Ici tout est Symbole

Écriture de lumière

Lumière écrite par et dans les dix yeux de la verrière

Ici, tout est lumière.

Oui, mais qu’est-ce qu’un symbole alors ? À vrai dire, nul ne le sait vraiment. On le suspecte d’être une sorte de signifiant éclaté en tous sens. Un mot polysémique qui fuit toute définition car il cherche à révéler quelque chose de plus profond, de plus fondamental que la réalité objective. Il refuse donc tout carcan, il se révolte à l’idée d’être enfermé dans un dictionnaire qui le réduirait à un signifiant qui signifie quelque chose. Un peu comme une image qui viserait au-delà du monde empirique et qui exprimerait une modalité du réel indéfinissable et insaisissable car en perpétuelle mutation. En somme, une idée qui se métamorphose librement au contact des autres. Une phrase prononcée dans une langue secrète qui tend vers ce qui échappera toujours à la conscience immédiate. Un moyen de communication où chaque parole vise au-delà d’elle-même afin de relier les hommes à ce qui les dépasse et les réunit grâce à je ne sais quel égrégore. Oui, je crois qu’un symbole c’est quelque chose du genre, en tout cas quelque chose qui y ressemble.

Lorsque la lumière elle-même devient symbole, le photographe entre en scène. Il sort de sa tanière et s’en va par les chemins étroits afin de capter des prismes lumineux, clairs ou sombres, éclatants ou pâles, vifs ou effacés. Il les enferme alors dans sa chambre noire pour nous les restituer avec l’éclat d’un rayon dont on sait trop s’il est solaire ou lunaire. Peu importe du reste. Il en a sans doute fait la synthèse.

Celui dont l’art consiste à écrire la lumière – à photographier – en profite pour nous questionner sur la vérité avec un point d’interrogation inscrit dans son œil sagace. Car le propre du photographe, c’est d’avoir l’œil. Ben en a même sept, ouverts sur le monde. Ses photos nous invitent à une sorte de luminothérapie. Elles donnent de la lumière, ce qui aux yeux de maçons est un acte très vénérable et même salutaire. Pourquoi dix yeux ? Les Cyclopes n’en avaient qu’un. Ben nous en offre dix, lumineusement exposés sur la verrière que vous découvrez en pénétrant ici. Sans doute est- ce un symbole de plus. Mais que veulent-ils nous dire, ces yeux décuplés ?

Mystère. Or, le symbole ne dévoile jamais son mystère. Il l’alimente de vos regards interrogatifs. Dès lors, à chacun sa réponse, à chacun son opinion. Peu importe pourvu que, tel un funambule de l’esprit, l’on soit à la recherche d’un équilibre – d’une juste aperture du compas – entre la force, la sagesse et la beauté.

Notre photographe – notre photophile – nous parle de cette porte entrebâillée à laquelle nous sommes tous invités à frapper mais dont nous ignorons sur quel horizon elle ouvre. Ailleurs, il nous rassure en nous dévoilant un trou de lumière dans le grillage qui voudrait nous enfermer, un trou par où le voyage peut commencer, trois pas à la fois. Un voyage ainsi initié ne peut que mener vers davantage de liberté – « ah c’est toi notre seule maîtresse » – et de conquête de soi-même. Ce qui revient au même, comme vous aviez remarqué.

Puisque le voyage peut commencer, Ben nous installe fraternellement et confortablement dans un transatlantique posé face aux mille feux de la voûte étoilée que jamais on ne se lassera de contempler, de midi à minuit et bien plus tard encore dans la nuit, jusqu’aux petites heures d’un jour nouveau. Il nous rappelle que très heureusement la moitié de l’homme est une femme. Et son sablier – un terme qui évoque étrangement le tablier – nous rappelle que le temps passe. Tel Chronos dévorant ses enfants, le temps se repaît de nous. Tâchons au moins d’être de dignes pâtures. Comment ? Rectificando, bien sûr.

À présent – dans cet éternel présent qui se fige seconde après seconde entre le passé et l’avenir, et dans la seconde capturée par l’appareil photographique – à présent est venu le moment de partir en voyage vers les contrées où, cachée à l’intérieur de la terre, se dresse une pierre qui n’attend qu’à être découverte, polie, caressée, travaillée, rectifiée. En somme, le photographe nous invite à descendre encore et encore dans le cabinet de réflexion, sombre caverne où pourtant la lumière brille au plus profond des ténèbres, du moins pour qui s’efforce (oui, cela exige un effort) de distinguer les symboles accrochés aux cimaises de notre temple intérieur. Qu’il pleuve ou non, et quelle que soit l’heure.

Silence donc, le photographe taille la lumière à coups de burins pour ciseler une pierre cataphote. Des escarbilles s’en échappent, et, telles de vagabondes lucioles photophores, elles s’en vont briller le temps d’un clin d’œil, histoire de tenir compagnie aux étoiles qui du haut de la voûte céleste nous rappellent que, puisque la perfection n’existe pas, c’est à nous qu’il revient de l’inventer. Même si et surtout si la mission est impossible.

Ici, tout est symbole.

Xavier De Schutter